2 October 2026 · Politics & Society · Richard Jenkins

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MANIFESTE POUR LA MAINTENANCE DE LA FRANCE

Pour une société qui investit dans ses fondations, pas seulement dans ses fortunes.

La France est un train magnifique

Un chef-d’œuvre collectif. Un pays construit par des générations de travail, de savoir, de soin et de solidarité.

Mais un train ne roule pas éternellement sur ses acquis. Il faut entretenir les voies, vérifier les freins, réparer les wagons, renouveler les moteurs. Il faut aussi prendre soin de celles et ceux qui le font avancer.

Une nation demande la même attention. Ses écoles, ses hôpitaux, ses infrastructures, ses institutions et ses milieux naturels constituent un patrimoine commun. Nous en avons hérité. Nous avons la responsabilité de le transmettre.

Entretenir le pays est une responsabilité collective. La fiscalité doit nous en donner les moyens.

Réparer avant que tout ne casse

Nous refusons de considérer l’épuisement des enseignants, des soignants et des travailleurs sociaux comme une condition normale du fonctionnement du pays.

Nous refusons d’attendre qu’un bâtiment devienne dangereux pour le rénover, qu’un service soit débordé pour renforcer ses équipes, qu’une personne soit à bout pour lui proposer une aide.

L’éducation, la santé et la protection sociale ont besoin de continuité : des professionnels formés, du temps, des locaux adaptés, des budgets prévisibles. Une annonce ne remplace pas une équipe. Une réforme ne répare pas une toiture. Un indicateur ne soigne personne.

La maintenance est souvent discrète. On remarque le train immobilisé ; on oublie le travail qui permettait jusque-là son passage.

Prévenir les défaillances doit devenir une priorité politique.

Écouter celles et ceux qui monteront à bord demain

Lorsque des jeunes se mobilisent pour leurs conditions d’études, leur logement ou leur avenir, leurs revendications méritent une réponse démocratique.

Manifestations étudiantes, émeutes et destructions ne doivent pas être confondues. Les violences doivent être traitées pour ce qu’elles sont, sans servir à disqualifier toute une génération ou à effacer ses demandes.

Le 1er octobre 2026 au soir, la Chancellerie a annoncé 1 793 placements en garde à vue depuis le lundi 28 septembre, dans le cadre du mouvement de blocage des lycées.[7] Ce bilan ne doit pas être confondu avec celui des interpellations. Une garde à vue ne constitue pas une condamnation.

Ces chiffres doivent conduire à examiner les faits, les suites judiciaires et les conditions de traitement des jeunes concernés. Ils ne peuvent, à eux seuls, servir de mesure de la réussite d’une politique publique.

Garantir la sécurité engage aussi la responsabilité des pouvoirs publics : protéger les personnes, respecter le droit de manifester, employer une force proportionnée et rendre compte de son usage.

Une société doit pouvoir faire respecter ses règles tout en écoutant ceux qui contestent ses choix.

Gouverner, c’est aussi maintenir le lien

Le 28 septembre 2026, le Premier ministre Sébastien Lecornu a dénoncé une « surenchère irresponsable » d’élus de La France insoumise appelant à étendre les blocages de lycées. Le 1er octobre, ses services ont imputé les violences à une manœuvre organisée par LFI et des groupes d’ultragauche, selon l’AFP.[6]

Ce sont des accusations de l’exécutif. Elles doivent être étayées et ne peuvent tenir lieu, à elles seules, de démonstration des responsabilités.

Les agressions, les incendies et les mises en danger doivent être condamnés. Protéger les élèves, les personnels et les forces de l’ordre est indispensable. Mais cette exigence ne dispense pas de répondre aux revendications sur les enseignants non remplacés, les bâtiments dégradés et les conditions d’études.

Soutenir une mobilisation ne prouve pas que l’on organise ses violences. Les responsabilités doivent être établies à partir des actes et des faits, sans faire de tous les manifestants ni de toute la gauche un seul bloc coupable.

Nous demandons au gouvernement de répondre aux critiques sur le fond, de rendre compte de ses décisions et de rechercher des solutions avec les représentants des jeunes et des personnels. Nous demandons aussi aux responsables de l’opposition de soutenir l’expression démocratique sans encourager les mises en danger.

Entretenir la France, c’est aussi entretenir ce qui nous relie. Aucun train n’avance mieux parce que ses voyageurs se déchirent.

La responsabilité doit aussi remonter au sommet

Le 2 octobre 2026, sur RTL, le ministre de la Justice Gérald Darmanin a déclaré avoir demandé aux procureurs de requérir la responsabilité civile des parents lorsque leurs enfants mineurs causent des dégradations, afin de leur faire prendre en charge les réparations.[8]

Réparer les dommages est une exigence légitime. Mais le débat sur la responsabilité ne peut s’arrêter aux familles.

Si les citoyens doivent répondre des dégâts qu’ils causent, les gouvernants doivent aussi répondre des conséquences de leurs décisions et de leurs manquements.

Lorsqu’une alerte sur un bâtiment dangereux reste sans réponse, lorsqu’un service se dégrade malgré des avertissements répétés, lorsqu’un choix budgétaire entraîne des dommages prévisibles, qui rend compte ? Qui explique ce qui aurait pu être évité ? Qui assume les conséquences ?

La responsabilité politique et administrative ne se confond pas avec la responsabilité civile des parents. Toute erreur politique ne justifie pas de saisir les biens personnels d’un ministre. Sa fortune ne démontre pas une faute. Mais ces distinctions ne doivent pas devenir un refuge permettant d’échapper à tout examen.

Nous demandons des évaluations indépendantes, des auditions publiques, la publication des alertes et des réponses apportées, ainsi que des conséquences effectives lorsque des fautes sont établies, dans le respect du droit. La réparation doit aussi comprendre la remise en état du service et la prévention de nouvelles défaillances.

Plus on détient de pouvoir, plus on doit rendre de comptes. La responsabilité doit suivre le pouvoir jusqu’au sommet.

Cette exigence vaut également pour les choix fiscaux : décider qui contribue et qui bénéficie engage l’avenir de tous.

Une richesse commune de plus en plus inégalement répartie

Selon l’INSEE, les inégalités de patrimoine brut ont légèrement augmenté entre 2015 et 2024, principalement sous l’effet des inégalités de patrimoine immobilier. Début 2024, les 10 % de ménages les mieux dotés détenaient 48 % du patrimoine brut total. La moitié la moins dotée n’en possédait que 7 %.[1]

Cette concentration précède la présidence d’Emmanuel Macron. Mais les choix fiscaux récents ont bénéficié disproportionnellement aux ménages les plus aisés.

L’Institut des politiques publiques estime que les mesures fiscales et sociales décidées pendant le quinquennat 2017–2022 ont procuré un gain moyen équivalent à 3,3 % du niveau de vie pour les 1 % les plus aisés, contre 0,8 % pour les 5 % les plus modestes. Ces chiffres mesurent l’effet des mesures étudiées, et non l’évolution totale du niveau de vie.[2]

Nous demandons que chaque choix fiscal soit jugé aussi sur la répartition de ses bénéfices.

Le ruissellement doit faire ses preuves

Les baisses d’impôts sur le capital ont été justifiées par la promesse d’encourager l’investissement, l’activité et l’emploi.

Les évaluations ont identifié une forte réaction des distributions de dividendes et certains effets positifs sur la création d’entreprises. Elles ne suffisent cependant pas à établir que les bénéfices reçus au sommet se sont largement diffusés à l’ensemble de la société.[3]

Les travaux sur les réinvestissements ne permettent pas non plus d’affirmer que la plupart des revenus supplémentaires ont financé de nouvelles entreprises. Pour les dividendes et plus-values importants étudiés hors dispositif d’apport-cession, ils ne détectent pas de réinvestissement sous forme de participation significative dans une société auparavant non détenue ; ils observent une légère hausse de l’investissement dans les autres sociétés déjà détenues par le foyer.[3]

La question reste entière : si les gains pour les ménages les plus aisés sont établis, pourquoi considérer les avantages pour tous comme acquis ?

Selon France Stratégie, le remplacement de l’ISF par l’IFI représente une perte estimée de 4,5 milliards d’euros de recettes en 2022, par rapport au maintien hypothétique de l’ISF. Il s’agit d’une estimation pour cette année, pas d’un cumul depuis 2018.[3]

Une politique qui engage de tels montants doit être évaluée avec autant d’exigence qu’une dépense pour les écoles ou les hôpitaux.

Privatiser engage davantage qu’un prix de vente

Le tournant britannique de 1979 a ouvert une grande période de privatisations. En France, une première grande vague s’est engagée en 1986, suivie d’autres cessions au cours des décennies suivantes.

Une entreprise publique n’est pas le patrimoine personnel des gouvernants. Elle relève d’un patrimoine public dont ils doivent répondre devant les citoyens.

Lorsqu’un particulier achète des actions d’une entreprise privatisée, il acquiert un droit individuel sur un actif auquel il était auparavant associé collectivement, par l’intermédiaire de l’État.

On nous a parfois invités à devenir individuellement propriétaires de ce que nous détenions déjà collectivement.

Les services pouvaient déjà être payants avant la privatisation. Ce qui change, c’est la propriété, la destination des bénéfices et le pouvoir de décision.

La vente apporte une recette immédiate. Elle peut aussi faire renoncer la collectivité à des dividendes futurs et à une capacité d’orientation stratégique. Son bilan doit tenir compte du prix obtenu, des investissements nécessaires, des risques transférés, des recettes fiscales et des conséquences pour les usagers.

La France conserve des participations publiques. Ailleurs, les modèles diffèrent : le fonds souverain norvégien a été alimenté par les revenus pétroliers et gaziers ; la Finlande possède notamment Solidium, une société publique de participations.[4][5]

Avant de céder un actif collectif, exigeons un bilan de long terme et un débat public. Le produit d’une vente ne suffit pas à prouver qu’elle sert l’intérêt général.

Contribuer selon ses moyens réels

La maladie, le handicap, le chômage et les accidents de la vie peuvent réduire la capacité de contribuer. Une société solidaire tient compte de ces réalités et protège la dignité de chacun.

Cette solidarité demande aussi que les plus grandes capacités économiques soient effectivement mises à contribution. La fiscalité doit pouvoir atteindre la richesse réelle, avec des règles transparentes et une lutte effective contre la fraude et les contournements abusifs.

Les droits ne se résument pas à ce que chacun peut payer. Les responsabilités doivent tenir compte de ce que chacun peut apporter.

Si tu as plus, tu aides plus. Si tu as moins, on t’aide davantage.

Six engagements pour entretenir la France

  1. Programmer l’entretien sur plusieurs années. Établir des plans publics de rénovation des écoles, des hôpitaux et des infrastructures, avec des financements prévisibles et un suivi accessible à tous.
  2. Prendre soin des équipes. Associer les professionnels et les usagers aux décisions, prévoir les besoins en personnel et garantir l’accessibilité ainsi que la prise en compte du handicap.
  3. Évaluer les avantages fiscaux. Publier leurs coûts, leurs bénéficiaires et leurs résultats ; réviser ceux dont l’utilité collective n’est pas suffisamment démontrée.
  4. Protéger le patrimoine public. Soumettre les cessions importantes à une évaluation indépendante de long terme et préserver les participations justifiées par un intérêt stratégique ou de service public.
  5. Financer une solidarité durable. Renforcer la progressivité effective des contributions et investir dans la prévention, l’éducation, la santé et la protection des écosystèmes.
  1. Rendre les décideurs comptables de leurs actes. Examiner les alertes ignorées et les manquements documentés, rendre publiques les conclusions et assurer des suites adaptées aux fautes établies. Associer les jeunes et les personnels à la recherche de solutions.

Remettre le pays en état de transmettre

La réussite d’une société se mesure aussi à la qualité de ses écoles, à l’accès aux soins, à la dignité des personnes vulnérables, à la confiance dans ses institutions et à l’état du monde vivant qu’elle laissera aux générations suivantes.

Entretenir coûte. Laisser se dégrader entraîne des coûts humains, sociaux et financiers que les comptes annuels montrent mal.

Nous demandons une même exigence de responsabilité pour tous : une contribution à la mesure des moyens, une obligation de rendre compte à la mesure du pouvoir, et une attention constante à ce que nous détenons ensemble.

Une facture adressée à une famille ne répare pas une politique éducative. Une accusation contre un adversaire ne remplace pas un dialogue. Une fortune privée qui augmente ne garantit pas un pays qui va mieux.

La France est un train magnifique. Prenons soin des voies, des équipes et des voyageurs. Donnons-nous les moyens de poursuivre le voyage ensemble.

Richard Jenkins


Sources

[1] INSEE, « Les montants de patrimoine détenus par les ménages en 2024 », Insee Focus n° 371, décembre 2025 : https://www.insee.fr/fr/statistiques/8672665

[2] Institut des politiques publiques, note n° 81, « Effets redistributifs des mesures socio-fiscales du quinquennat 2017–2022 à destination des ménages » : https://www.ipp.eu/note-ipp-n81-effets-redistributifs-des-mesures-socio-fiscales-du-quinquennat-2017-2022-a-destination-des-menages/

[3] France Stratégie, Comité d’évaluation des réformes de la fiscalité du capital, rapport final, octobre 2023 : https://www.strategie-plan.gouv.fr/publications/comite-devaluation-reformes-de-fiscalite-capital-rapport-final

[4] Norges Bank Investment Management, histoire du fonds souverain norvégien : https://www.nbim.no/en/about-us/about-the-fund/the-history/

[5] Solidium, présentation de la société publique finlandaise : https://www.solidium.fi/en/company/

[6] AFP / TV5MONDE, « Blocage des lycées : Matignon condamne des violences urbaines et incrimine LFI », 1er octobre 2026 : https://information.tv5monde.com/france/blocage-des-lycees-matignon-condamne-des-violences-urbaines-et-incrimine-lfi-2839778

[7] La Dépêche du Midi, bilan de la Chancellerie rapporté le 1er octobre 2026 au soir : https://www.ladepeche.fr/2026/10/01/direct-blocage-des-lycees-le-mouvement-de-colere-setend-ce-jeudi-feux-de-poubelles-tirs-de-mortiers-et-crs-en-renfort-a-toulouse-13578070.php

[8] RTL, entretien avec Gérald Darmanin du 2 octobre 2026, déclaration sur la responsabilité civile des parents : https://www.rtl.fr/actu/politique/faire-payer-les-reparations-sur-rtl-gerald-darmanin-explique-avoir-demande-aux-procureurs-de-requerir-la-responsabilite-civile-des-parents-des-casseurs-7900679665

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